top of page

ÉPISODE 10 — QUAND DON QUICHOTTE SE PERDIT DANS LA MÉMOIRE ET TROUVA L’OPÉRA

  • 16 déc. 2025
  • 4 min de lecture

L'EPOPEA DELL''ERASMUS, UN CORSARO DI CARAVAGGIO II

Chronique de KRISTIAN FRÉDRIC

Octobre 2025



© Soolee


Il y a dans certains matins de théâtre une lumière particulière, une lumière qui ne vient ni réellement des fenêtres ni véritablement des projecteurs, mais d’un endroit plus secret, comme si l’air lui-même avait décidé de se tendre en un voile fin pour laisser passer, avec une douceur presque cérémonielle, une vision qui cherche à naître, et ce jour-là, dans le foyer du Teatro Fraschini, ce jour-là où l’on sentait encore flotter au plafond la fatigue heureuse des répétitions de la veille, je compris que quelque chose d’essentiel allait se dire, une sorte d’aveu poétique, une confidence faite au monde avant même que l’art ne la prenne totalement en charge.


Riccardo, debout devant les solistes et l’équipe italienne assemblée, avait ce regard légèrement fiévreux des metteurs en scène quand le moment est venu de livrer non pas une consigne mais une âme entière, quand il faut soudain dévoiler la charpente secrète de son imaginaire, et l’on voyait bien que ce n’était pas uniquement d’une mise en scène qu’il allait parler, mais d’un espace intérieur où l’Homme, avec sa fragilité et ses vertiges, serait invité à marcher.


Alors il se mit à raconter.


Il parla de Picchio, ce vieux rêveur en maison de repos, un homme dont la mémoire se désagrège non pas brutalement mais comme un tissu ancien qui se démaille, lentement, fil après fil, jusqu’à laisser apparaître des trous dans lesquels passent des fragments de lumière, des bribes d’autrefois, des images qui se superposent sans logique apparente, des prénoms qui éclatent comme des bulles avant même d’avoir eu le temps d’être prononcés, et l’on comprit soudain que ce Picchio serait le cœur battant du Don Quichotte de Massenet, un cœur usé mais encore vibrant, où la maladie d’Alzheimer ne serait pas une fin mais une porte entrouverte, une fêlure permettant au monde intérieur d’un homme de jaillir au-dehors dans un éclat de poésie aveugle.


La maison de repos devenait, sous les mots du metteur en scène, un moulin majestueux contre lequel le vent se déchaînait ; les couloirs se transformaient, en chemins d’aventure où chaque porte offrait la possibilité d’une quête nouvelle, et l’on sentait que le vieil homme, dans un dernier sursaut de grandeur, confondrait la réalité et son ultime rêve, rendant à la vieillesse une dignité éclatante que seule la poésie sait offrir.


À mesure que Riccardo déployait cette vision, les artistes se redressaient imperceptiblement, comme si une injonction muette leur demandait de respirer plus profondément. Nicola, dont la voix semblait déjà porter en elle des siècles de chevalerie, laissa glisser sur son visage un voile d’émotion sincère ; Chiarra sourit d’un sourire presque invisible, mais qui disait pourtant : voilà une vision où je veux entrer ; Giorgio, Sancho tendre et terrien, hocha la tête comme si la loyauté simple de son personnage trouvait soudain un nouveau sens — accompagner non plus un fou sublime, mais un homme qui se perd.


Même le chef Jacopo Brusa inclina légèrement le buste, non par politesse mais par reconnaissance intime : la musique, sous cette vision, changeait de nature, elle devenait mémoire en mouvement, pulsation fragile d’un homme qui tente de retenir ce qui glisse entre ses doigts.


C’était comme si l’air du foyer s’était épaissi d’un pacte tacite : désormais, chacun travaillerait avec la conscience qu’il s’agissait de donner chair, souffle et vérité non pas seulement à un personnage mais à une humanité en train de disparaître, et cette responsabilité-là, qui pourrait sembler lourde, devint au contraire un moteur, un élargissement du cœur.


Les répétitions commencèrent, lentes, concentrées, imprégnées de cette nouvelle dimension.Soudain Nicola ne marchait plus tout à fait comme un chevalier : il avançait en cherchant son pas, comme quelqu’un qui recompose le monde sous lui ; Chiarra modulait son regard avec une douceur troublante, portant dans ses yeux l’amour qu’une femme pourrait avoir pour un homme qu’elle reconnaît et ne reconnaît plus à la fois ; Giorgio esquissait la fidélité de ceux qui restent, même quand il n’y a plus de mots pour dire pourquoi.

Les techniciens, pourtant peu enclins à se laisser envahir par le lyrisme, écoutaient avec un respect inhabituel. Même Roudoudou, revenu sans prévenir (et bien sûr sans prévenir personne), perché au sommet d’un lustre comme une gargouille d’opéra, cessa un instant ses minauderies de volatile impérial pour écouter la musique avec un sérieux soudain, presque bouleversant — preuve que même les créatures les plus tapageuses sentent quand la beauté les frôle.


Et moi, spectateur clandestin de cette naissance, je sentis que quelque chose se déposait en moi — une conviction rare, celle que le théâtre, quand il ose regarder la fragilité humaine sans détour, devient un refuge où les vivants et les nimbes se rencontrent, un lieu où la mémoire, même défaillante, garde encore le pouvoir de se dresser en chevalier, et que la poésie, en fin de compte, n’est rien d’autre que la manière la plus tendre de lutter contre l’effacement.


Ce que je vis ce matin-là n’était pas une simple présentation d’intentions : c’était le moment où une vision passe du souffle au corps, de l’idée au geste, du rêve au plateau, et où les artistes, dans un même mouvement, s’accordent à une vérité qui les dépasse.


Et je compris que cette mise en scène, née d’un vieillissement douloureux et transfigurée par un imaginaire chevaleresque, serait un hommage à ceux qui s’éloignent par la brume de la mémoire, un salut vibrant adressé à toutes les Dulcinée perdues, un rire tendre lancé à toutes les fidélités sans raison, une lanterne tendue à tous les Picchio du monde.


 

Commentaires


Posts à l'affiche
Posts Récents
Archives
Rechercher par Tags
Retrouvez-nous
  • Facebook Basic Square
  • Instagram
Logo lezards RD.png

© 2017 par SD 
Créé avec Wix.com

6 ter avenue jouandin

BP 710

64100 Bayonne

05 59 50 36 60

  • Youtube
  • Icône social Instagram
  • Facebook Social Icon

Soutenue au fonctionnement par la Ville de Bayonne . le Département 64 . la Région Nouvelle Aquitaine . Habitat Sud Atlantic . Donateurs privés

bottom of page