ÉPISODE 7 – LA BATAILLE DU FOYER : CHEVALIERS LYRIQUES, DÉCORS FANTÔMES ET PERROQUET EN CAVALE
- 11 déc. 2025
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L'EPOPEA DELL''ERASMUS, UN CORSARO DI CARAVAGGIO II
Chronique de KRISTIAN FRÉDRIC
Octobre 2025
© Soolee
Ce matin-là, en me réveillant dans la douce lumière lombarde, il me sembla que Pavie avait mis un voile de soie sur toutes choses, comme si la ville voulait préserver un mystère essentiel avant que ses habitants ne se lancent dans la frénésie du jour ; et tandis que je me levais, encore engourdi de mon sommeil, je jetai un regard instinctif vers le fauteuil près de la fenêtre — cet endroit privilégié où, depuis que nous avions pris nos quartiers ici, Roudoudou aimait poser ses serres pour ruminer ses théories farfelues sur l’évolution du monde et les injustices commises à l’encontre de sa personne — et je fus frappé d’un silence inhabituel : pas d’oiseau, pas de grincement de bec, pas le moindre soupir outré, pas même l’ombre d’une plume tombée sur le coussin. L’espace, dépouillé brusquement de sa présence, avait cette aura glacée qui précède les catastrophes, et si j’éprouvai d’abord, presque malgré moi, un léger soulagement — car la discrétion de Roudoudou, quand elle existe, a quelque chose d’un miracle — ce répit fictif se transforma rapidement en un malaise plus profond, comme lorsqu’on réalise que la mer est trop calme pour être honnête.
Car je le savais maintenant depuis longtemps : quand Roudoudou n’est pas là où il devrait être, c’est qu’il complote, ou qu’il boude, ou qu’il se venge, ou qu’il médite une vengeance tellement sophistiquée qu’elle ferait frémir Machiavel en personne. Et cette pensée déclencha en moi une réminiscence assez vive pour que je m’arrête net au milieu de la chambre : l’affaire des chasseurs de Pavie, cet épisode rocambolesque de notre première venue dans la région, lorsque mon compagnon volatile avait décidé de s’offrir un vol d’entraînement dans la campagne alentour et fut capturé par une bande de chasseurs persuadés d’avoir trouvé un spécimen rare et peut-être dangereux. Je revis leurs visages ronds, empourprés par le vin, oscillant entre la fierté de leur prise et la crainte superstitieuse qu’ils avaient de tenir là un oiseau soit divin, soit démoniaque — les avis divergeaient — et je revis surtout ce moment absurde où un prêtre du village, venu vérifier si la créature appartenait ou non au monde du diable, avait croisé le regard de Roudoudou ; et comme le regard de ce dernier, mélange d’arrogance, de droiture blessée et d'une pointe de menace, avait suffi à convaincre l’homme d’Église que l’oiseau n’était certes pas un envoyé du Malin, mais qu’il n’avait pas non plus à être provoqué. Ce souvenir me traversa comme un courant d’air, et je compris soudain que l’absence de Roudoudou ne me serait d’aucun répit : elle me poursuivrait toute la journée comme une ombre.
Je sortis tout de même, car les répétitions m’attendaient, et je fis le chemin jusqu’au Teatro Fraschini, le cœur partagé entre le plaisir de retrouver ce havre de créativité et l’angoisse que provoque l’idée qu’un perroquet rancunier circule dans une ville italienne. Dès mon entrée dans le théâtre, je sentis l’odeur familière des coulisses : ce mélange de bois ancien, de tissus chargés de poussière élégante et de parfum de café qui se faufile toujours, où qu’on soit en Italie. Ce jour-là, pourtant, nous ne travaillions pas sur scène : le plateau était mobilisé pour la construction du dispositif scénique, et les répétitions se déroulaient dans le foyer, cet espace grandiose où les miroirs piqués semblent retenir le souvenir des grandes soirées d’autrefois, et où la lumière, traversant les lustres, se brise en une myriade d’éclats sur les dorures écaillées.
Le foyer n’est pas un lieu idéal pour répéter un opéra : les voix s’y heurtent, se diffractent, se multiplient en ombres sonores ; l’absence de décor oblige les chanteurs à imaginer ce qui, plus tard, sera matérialisé ; les déplacements doivent s’y inventer comme des chemins invisibles sur une carte encore blanche. Mais c’est précisément dans ces conditions que l’on voit naître la magie propre aux Italiens : une capacité à projeter, avant même que les choses n’existent, la totalité d’une mise en scène, comme s’ils possédaient dans leur tête un théâtre secret où tout est déjà construit.
Ce matin-là, nous abordions l’Acte IV de Don Quichotte de Massenet, si nous commencions par ce dernier, si tôt dans le processus, c’est que seuls les solistes principaux étaient présents en cette première semaine : il fallait traverser avec eux les grandes étendues émotionnelles de l’opéra, tracer les arcs dramaturgiques, préparer les instants où, plus tard, viendraient s’agréger les acteurs, les ensembles, et enfin, ce chœur immense de quarante-huit chanteurs dont l’entrée dans la création est toujours un événement en soi.
Les chanteurs arrivèrent l’un après l’autre, déposant leurs partitions annotées comme on dépose des confidences, effectuant leurs vocalises qui résonnèrent contre les murs un peu trop polis du foyer ; puis le metteur en scène entra, dans cette démarche si particulière où l’allure se mêle à l’idée qu’on se fait du théâtre : une marche pensée, presque méditative, mais nourrie d’un feu intérieur prêt à exploser au premier frottement créatif.
La répétition commença, et immédiatement je fus saisi par ce miracle des premières heures :
À mesure que les chanteurs s’enfonçaient dans l’acte, la répétition devint une traversée, une dérive magnifique, un champ d’expériences où la voix, l’imagination et la mémoire dramatique se rencontraient, et je me surpris à écrire frénétiquement dans mon carnet, tellement avide de saisir les gestes, les idées, les silences, les respirations, les hésitations, bref tout ce qui fait l’essence d’une création.
Ici pas de décor, mais un metteur en scène, qui avait l’ingéniosité des artisans d’autrefois. Il montrait un carré de scotch au sol : Ici, ce sera le piano qui servira au cabaret. Plus loin, une autre marque : ici sera disposé la table autour de laquelle seront disposées des femmes du chœur…
Et dans cette pauvreté matérielle surgissait une richesse incroyable. Les artistes suppléaient aux absences.Ils inventaient ce qui manquait.Ils voyaient avant.Ils sentaient au-delà.
Ce qui me frappa le plus, c’est que cette façon de travailler rappelait étrangement la naissance des grands théâtres à l’italienne, ceux du XVIIIᵉ siècle, construits dans un élan de foi artistique, avec peu, mais avec tout en eux : l’envie de beauté. La répétition monta en intensité. Les voix se mêlèrent. Le metteur en scène expliqua, devança, imagina. L’opéra prenait forme sous nos yeux, avec un courage presque enfantin.
Lorsque finalement la répétition pris fin dans un dernier souffle — un souffle sublime, offert par un chanteur dont la sensibilité rendait hommage à toute la tradition lyrique italienne — un silence se fit dans le foyer, un silence presque religieux. Puis les chanteurs rangèrent leurs partitions, le metteur en scène échangea quelques mots avec ses assistants, les bouteilles d’eau furent refermées, les chaises déplacées, et peu à peu, l’espace se vida, laissant derrière lui cette odeur de travail bien fait, mêlée à une tension délicieuse : celle d’une œuvre en train de naître. Je restai seul un moment, savourant ce mélange d’exaltation et d’épuisement, tandis que les miroirs du foyer me renvoyaient l’image d’un metteur en scène français qui était en train de découvrir la création italienne.
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