ÉPISODE 8 – LE TEMPS DES BÂTISSEURS
- 13 déc. 2025
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L'EPOPEA DELL''ERASMUS, UN CORSARO DI CARAVAGGIO II
Chronique de KRISTIAN FRÉDRIC
Octobre 2025
Il m’arrive parfois, lorsque je traverse à la hâte la noblesse silencieuse d’un théâtre vide, de sentir sous mes pas la respiration lointaine de ceux qui, des siècles avant moi, ont posé la première pierre, tendu les premières toiles, dressé les premiers cintres ; mais jamais je n’aurais imaginé que cette sensation s’incarnerait réellement, physiquement, comme un souffle puissant capable de me projeter en arrière, au point de me faire chanceler jusqu’à perdre toute notion du présent. Pourtant, ce matin-là, alors que je franchissais les portes du Teatro Fraschini encore désert, avec ce léger vertige que l’on ressent dans les lieux où l’art sommeille, un frisson se leva sans prévenir, d’abord timide comme une bougie qui se met à vaciller, puis brutal comme une bourrasque surgie d’un autre monde ; je sentis le sol s’incurver, le grand foyer se dissoudre autour de moi, les dorures se distordre comme de la cire fondue, et avant d’avoir le temps de prononcer le moindre mot, le théâtre tout entier se déchira en une spirale aux couleurs de parchemin et de poussière.
Quand la lumière se reformula autour de moi, elle n’avait plus la délicatesse électrique de notre siècle, mais une teinte chaude, presque sanguine, comme celle qui naît des flammes d’un brasero où l’on chauffe les outils. Je me tenais debout, assourdi par un bruit que je mis quelques secondes à reconnaître : un mélange de marteaux frappant le bois, de scies grinçant avec acharnement, de cordes que l’on tend, d’ouvriers qui hèlent, d’animaux qui passent dans la rue en traînant des charrettes lourdes, et d’italien ancien — plus rude, plus chantant encore — jeté à pleine voix dans un chaos vibrant d’énergie. Devant moi, se dressait un squelette colossal : le Teatro Fraschini en construction, né de la volonté farouche des bourgeois pavanais qui, ayant vu les grandes capitales du Nord bâtir leurs théâtres à l’italienne, avaient juré de doter Pavie d’un écrin digne de ses ambitions.
Le bâtiment, encore à demi nu, dévoilait ses entrailles avec une honnêteté brutale : charpentes gigantesques qui formaient comme des cageots renversés vers le ciel, poutres fraîchement équarries qui sentaient la résine, pierres grises tirées des carrières alentour, et un va-et-vient incessant d’hommes robustes qui maniaient les outils avec cette intensité résolue propre aux artisans qui savent qu’ils participent à quelque chose qui les dépasse. Tout autour, la Lombardie du XVIIIᵉ siècle vibrait comme une ruche : étendues fertiles, colline lointaines, façades baroques encore fraîches, places bruissantes où l’on discutait politique et philosophie avec la même ardeur, comme si chaque pavé avait été posé dans le but de soutenir la naissance d’idées nouvelles.
J’étais vêtu comme eux maintenant — je ne sais par quel phénomène la métamorphose s’était opérée — d’un pantalon de toile rude, d’une chemise épaisse nouée à la taille, d’un gilet élimé dont les coutures menaçaient de céder, et dans ma main, je découvris un outil lourd, à la fois primitif et parfait : un marteau de tailleur de pierre. Il était évident que le théâtre m’avait projeté dans le passé, mais plus encore : il m’avait fait l’un des bâtisseurs.
Une voix m’appela dans mon dos, une voix râpeuse, profonde, qui semblait avoir inhalé autant de poussière de chantier que de vin blanc sec. Je me retournai. Un colosse s’avançait, torse large comme une porte de grange, yeux pétillants comme deux braises sous des sourcils broussailleux. Il souriait avec cette assurance tranquille de ceux qui ont vu naître des cathédrales, des ponts, des murailles, et qui considèrent chaque édifice comme un compagnon vivant.
Sans m’expliquer comment, je compris que l’homme me connaissait — ou croyait me connaître — comme un apprenti fraîchement arrivé de je ne sais quelle ferme. Il m’attrapa par l’épaule, me donna un coup amical qui faillit me faire perdre l’équilibre, et me désigna le chantier en me murmurant quelque chose sur « la beauté qui naît de la poussière », une phrase qui, dans sa simplicité, contenait déjà toute l’âme de la Lombardie. Car cette région, à cette époque comme aujourd’hui, vibrait d’une force tranquille : un mélange d’ingéniosité, d’endurance et d’un certain orgueil discret, qui poussait ses habitants à croire que tout pouvait être créé tant qu’on en avait la volonté, et que même la grandeur pouvait se construire avec les moyens du bord.
Je fus entraîné dans ce tourbillon humain avant d’avoir le temps de protester, et très vite je me retrouvai, marteau à la main, parmi les tailleurs qui assemblaient les arcades destinées à soutenir les loges du futur théâtre. Les blocs de pierre, encore rugueux, semblaient respirer sous nos doigts. Chaque coup de marteau envoyait des éclats qui scintillaient un instant dans l’air avant de retomber comme de petites étoiles mortes. Je découvris que la construction d’un théâtre n’avait rien de la froide précision que l’on imagine aujourd’hui. Elle était une lutte sauvage, un acte de foi, une danse presque primitive qui mêlait la sueur, la vision et la folie créatrice. On ne bâtissait pas un édifice : on accouchait d’un symbole.
En avançant vers une zone où l’on montait les poutres du plafond, je remarquai un petit attroupement autour d’un vieil homme assis sur une caisse. Sa barbe blanche formait une chute neigeuse jusqu’à sa poitrine, et ses mains, noueuses comme des branches tordues, manipulaient doucement un outil d’une finesse étonnante : un ciseau à bois, poli à force d’usage. Il travaillait à la sculpture d’un relief destiné à orner une loge prestigieuse, et ses gestes, lents mais sûrs, semblaient tirer la vie directement du matériau brut. Sur son épaule, tel un gardien désinvolte, se tenait un perroquet, un perroquet au plumage d’un vert chatoyant, mais pas n’importe lequel : celui-ci, au lieu de jacasser, sifflait. Et pas n’importe quoi. Il sifflait des mélodies étrangement familières, comme si elles appartenaient à un autre temps. Des airs encourageants, toniques, joyeux, qui donnaient envie de lever des poutres plus lourdes, de sculpter avec plus d’ardeur, de porter plus vite les pierres. Les ouvriers en riaient, en redemandaient, l’encourageaient d’un geste ou d’un clin d’œil. Le vieillard tapota la tête de l’oiseau, qui prit un air fièrement satisfait, comme s’il présidait à la bonne marche du chantier.
Et là, au moment où l’animal tourna lentement la tête vers moi, je fus traversé par un frisson presque électrique. Ses yeux. Sa façon de bomber légèrement le torse. L’infime défi dans sa posture.
Impossible. Et pourtant — c’était Roudoudou.
Ou plutôt : un Roudoudou d’un autre temps, un ancêtre, une version archaïque, mais portant déjà en lui une dose suffisante d’insolence pour nourrir dix générations de perroquets arrogants. Je n’osai m’approcher. Le vieil homme leva les yeux vers moi et, d’un timbre mystérieux, presque prophétique, me dit que « celui-ci traversera les siècles parce que la bêtise, quand elle est joyeuse, ne meurt jamais ». Je restai longtemps à fixer ce perroquet d’un autre âge, hypnotisé par l’idée que la lignée entière de mes futures mésaventures aviaires commençait là, dans cette poussière de chantier où tout prenait sens.
Le chantier avançait dans un chaos magnifique. On hurlait des instructions depuis les échafaudages, on appelait les porteurs qui arrivaient en trottinant avec des blocs de pierre que l’on aurait cru trop lourds pour un seul homme, on tirait des cordes qui couinaient comme des chats affamés, on ajustait des poutres qui menaçaient de basculer si un seul doigt manquait à la manœuvre. Les architectes — car il y en avait plusieurs — se déplaçaient avec leurs rouleaux de plans, qu’ils étalaient comme on déroule des prières sacrées ; on pouvait lire dans leurs yeux cette flamme inébranlable des visionnaires qui refusent de se laisser décourager par le manque de moyens ou les dangers du chantier.
C’est à ce moment précis que je compris que le théâtre, avant d’être un lieu de représentation, est un lieu d’héroïsme. Tous ces hommes travaillaient avec une précision quasi musicale. Chaque coup donné au bois, chaque pierre posée, chaque corde tendue avait un rythme, une pulsation qui créait déjà une sorte de symphonie primitive ; et je réalisai avec une clarté presque douloureuse que les théâtres à l’italienne n’avaient pu naître que dans un pays où la musique était une seconde nature, un besoin vital.
Au fil des jours — ou des minutes, ou des siècles, car le temps n’avait plus de forme — les gradins prirent leur place comme des vagues de bois sculpté, les colonnes acquirent leurs courbes fières, les loges se dessinèrent comme des alcôves prêtes à accueillir des murmures mondains, des battements d’éventails, des regards clandestins. On posait non seulement les structures visibles, mais aussi les illusions, les secrets, les promesses silencieuses. Car un théâtre, et celui-ci plus que tout autre, n’est jamais un simple bâtiment : c’est une machine à provoquer l’émerveillement, une fabrique de mondes, un organisme vivant dont chaque poutre, chaque corde, chaque poulie doit vibrer avec la certitude que, lorsque le rideau s’ouvrira, il se passera quelque chose d’irréversible.
Un soir, alors que le soleil se couchait sur les charpentes neuves en les embrasant de rouge et d’or, l’un des architectes monta jusqu’au sommet de l’échafaudage principal et contempla l’ensemble. Il ne dit rien. Il regarda simplement, avec ce mélange d’orgueil, de fatigue et d’amour qui habite les créateurs lorsque leur œuvre dépasse enfin l’état de rêve pour entrer dans celui de réalité. Je compris, en voyant son visage, que le Teatro Fraschini venait d’être officiellement
« vivant » — non pas encore achevé, mais né. Et cette naissance, je l’avais vue, ressentie, partagée.
Puis, sans prévenir, la lumière se déforma à nouveau. Le chantier perdit ses couleurs, les travailleurs leurs contours, les marteaux leurs sons. Tout tourna autour de moi, comme si l’histoire elle-même respirait trop fort. Le vieux sculpteur me fixa une dernière fois, et son perroquet — ce premier Roudoudou — poussa un sifflement qui ressemblait à un éclat de rire. Puis tout disparut.
Lorsque mes yeux se rouvrirent vraiment, j’étais à nouveau dans le foyer du Teatro Fraschini moderne, debout, essoufflé, couvert d’une poussière qui n’existait plus depuis deux siècles. Le théâtre me regardait avec ses dorures patientes, et je compris, dans un silence presque solennel, que j’avais été témoin de quelque chose d’impossible et pourtant étrangement vrai : la naissance d’un lieu, la naissance d’une vision, la naissance de ce rêve à l’italienne que je venais, moi aussi, à ma manière, honorer aujourd’hui.
Et tandis que je reprenais mon souffle, je crus entendre, très loin derrière moi, un léger sifflement familier.
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