ÉPISODE 12 — LE LUNDI DES MERVEILLES SILENCIEUSES
- 1 janv.
- 4 min de lecture
L'EPOPEA DELL''ERASMUS, UN CORSARO DI CARAVAGGIO II
Chronique de KRISTIAN FRÉDRIC
Octobre 2025
Fiore©Soolee
Il y a des jours où, après une semaine entière passée dans le tumulte vibrant d’un théâtre en ébullition, on éprouve soudain le besoin viscéral, presque animal, de se laisser glisser hors des murs, hors des projecteurs, hors des voix, hors des gongs et hors des notes, pour marcher dans une ville encore humide du matin, une ville qui n’a pas encore ouvert les paupières mais qui respire déjà sous la lumière rosée de l’aube ; et ce premier lundi de congé, étrange et sacré, presque trop silencieux pour être vrai après les journées fulgurantes que je venais de vivre, s’imposa à moi comme une nécessité, une respiration, un territoire où mon esprit pourrait enfin se dérouler sans tension, comme un chat qui étire ses membres après un long sommeil.
Je dois l’avouer : une part de moi ne comprenait toujours pas comment, en Lombardie — royaume ancien de processions, d’encens, de croix de campagne et de vieilles madones peintes sur les murs — une répétition dominicale avait pu se glisser dans notre calendrier comme un intrus audacieux, défiant les cloches et les habitudes italiennes ; mais je devais reconnaître, avec un sourire, que l’opéra, s’il a un dieu, est un dieu païen, tumultueux et obstiné, qui ne respecte ni les sabbats ni les repos, et qu’au fond la seule liturgie vraiment inébranlable est celle de la création, ce rite en perpétuel recommencement.
Je quittai donc ma chambre juste après le lever du soleil, encore enveloppé de l’odeur de drap chaud et de café rêvé, et je m’engageai dans les rues pavées de Pavie, ces ruelles anciennes qui semblent avoir gardé la mémoire de tant de pas qu’on pourrait croire qu’elles se déplacent sous vos pieds comme des fleuves de pierre. La ville s’étirait doucement : quelques volets s’ouvraient, une vieille dame balayait son seuil avec un air de mission, un chat géant se languissait dans un carré de lumière, et dans un coin de rue, comme un secret, un petit marché de quartier commençait à se rassembler.
Ce marché, je l’ai senti avant de le voir ; l’air vibrait déjà de ces parfums mêlés que seule l’Italie possède : le basilic légèrement froissé, les oranges ouvertes au couteau, la focaccia encore tiède, les tomates qui éclatent de leur propre maturité, les bouquets de légumes attachés avec des ficelles grossières, et surtout cette conversation permanente, comme une musique parlée, cette manière qu’ont les Italiens de distribuer les mots comme des poignées de confettis.
Je traversai les étals, en me laissant porter par ce concert de gestes simples, et il me sembla — peut-être est-ce l’effet de l’Italie, peut-être celui de l’épuisement heureux — que chacun de ces visages populaires, burinés, jeunes, ridés, joyeux, fatigués, bavards ou silencieux, portait quelque chose de terriblement familier : quelque chose de Caravage.
Caravage, oui — ce peintre sauvage qui avait su voir dans les bouchers, les voleurs, les prostituées, les joueurs de carte, les vieillards, les enfants perdus, non pas des sujets indignes, mais des rois de la lumière, des princes de l’ombre, des héros d’un théâtre plus vrai que celui des palais.Et c’est là, devant un étal de poires bosselées, que l’idée jaillit, comme une étincelle venue d’un autre temps : Picchio, le Don Quichotte de notre mise en scène, cet homme perdu dans la brume d’Alzheimer, ce chevalier fracturé qui traverse le monde avec la candeur d’un enfant et la mélancolie d’un vieillard, Picchio était un personnage caravagesque.
Non pas par la violence, non pas par la démesure, mais par cette manière de projeter la lumière depuis l’intérieur, cette lumière douce et vacillante qui ne vient pas du soleil mais d’un secret, d’une blessure, d’une certitude fragile : celle que l’être humain continue d’avancer, même lorsque le monde se brouille, même lorsque les repères se dissolvent, même lorsque la mémoire s’échappe comme du sable entre les doigts.
Et dans ce marché — où rien n’avait été préparé pour moi, où rien ne se jouait, où tout était terriblement vivant — je vis soudain l’évidence de cette semaine passée en répétition : comment les solistes, dès les premières minutes, avaient été touchés par cette vision moderne du Don Quichotte, non plus chevalier fou traquant les moulins, mais vieil homme vacillant traquant la dignité, la beauté, le dernier éclat du rêve dans un monde qui se referme ; comment Chiarra, la Dulcinée, avait laissé quelque chose s’ouvrir dans son regard ; comment Nicola, le baryton, avait trouvé dans la fragilité de Picchio une profondeur insoupçonnée ; comment Giorgio, Sancho, avait adouci son jeu, comme s’il voulait protéger le chevalier contre le reste du monde.
Je m’arrêtai devant une petite place, et je trouvai une terrasse encore vide, quelques chaises de métal peint, une grande nappe à carreaux qui flottait au vent comme le drapeau d’un pays imaginaire. Le café s’appelait Da Fiore, et cela ne pouvait pas mieux tomber, puisque Fiore apparut lui-même, dans un tablier bleu dépassé, avec la démarche d’un homme qui porte en lui une joie indestructible, quelque chose de simple, de rond, de généreux, comme si son cœur était un four toujours allumé.
Fiore était la bonté en chemise : un sourire large, des mains énormes, un regard si bienveillant qu’on en aurait presque rougi. Il me servit un café serré comme un poing, brûlant comme une déclaration, et je restai là longtemps, très longtemps, à regarder la ville s’éveiller autour de moi, en repensant à cette première semaine où, dans les salles de répétition, entre les lignes de la partition, entre les mots du livret, quelque chose avait vibré — quelque chose de rare, de précieux, une vérité qui ne s’explique pas, mais qui se reconnaît.
Dans cette maison de repos imaginée par le metteur en scène, Don Quichotte devenait un homme du peuple, un vieil homme perdu dans les couloirs d’un quotidien qui se dérobe ; et comme chez Caravage, c’était le peuple, la simplicité, la vulnérabilité humaine, qui devenaient soudain sublimes.
Assis là, à cette terrasse où Fiore, tel un ange rondouillard, essuyait les verres avec l’air d’un chef de chorale, je compris que cette semaine n’était pas seulement une semaine de travail : c’était une immersion dans la mémoire profonde de l’art, dans cette manière qu’a la vie elle-même d’offrir des visages, des gestes, des éclats de lumière qu’on n’attendait pas, mais qui vous enseignent, sans un mot, sans un cri, comment regarder le monde.
#acmeplus, #erasmus+, #erasmusplus, #erasmustrip, #myerasmus, #italie, #operaitalie, #theatreitalie, #pavia, #bayonne, #mobilite, #combustibe































Commentaires