ÉPISODE 11 — ROUDOUDOU OU LE DÉLIRE LYRIQUE D’UN PERROQUET EN QUÊTE D’IMMORTALITÉ
- 17 déc. 2025
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L'EPOPEA DELL''ERASMUS, UN CORSARO DI CARAVAGGIO II
Chronique de KRISTIAN FRÉDRIC
Octobre 2025
© Soolee
Il y a des matins où l’on se réveille avec l’impression que le monde a légèrement changé de densité, comme si la gravité s’était amusée à se mettre en congé ou que la réalité elle-même avait troqué son costume habituel pour quelque chose d’un peu plus scintillant, un peu plus improbable, un peu plus délirant ; et ce matin-là en faisait indiscutablement partie, car avant même d’avoir ouvert les yeux j’ai senti — oui, senti, comme un parfum d’agrumes étrangement dramatique — que Roudoudou me préparait quelque chose d’énorme, quelque chose d’inexplicable, quelque chose qui, à n’en pas douter, allait exiger de ma part une patience que seuls les saints, les maîtres zen, ou les metteurs en scène d’opéra travaillant avec des barytons hyperactifs possèdent réellement.
Lorsque j’ai enfin daigné sortir de l’épaisseur de mon oreiller pour faire face au monde, c’est une vision à la limite du soutenable qui s’est offerte à moi : Roudoudou, planté sur la petite commode de ma chambre, drapé dans une serviette blanche nouée autour du cou comme un manteau impérial, une cuiller en bois en guise de sceptre, et surtout —
surtout ! — une expression de gravité monarchique qui m’aurait presque tiré une révérence si je n’avais pas encore eu un pied dans le sommeil.
Il me fixait avec l’air de celui qui s’apprête à annoncer au monde une révélation capable de renverser des royaumes. Puis, sans un mot — ce qui, chez lui, équivalait déjà à un acte révolutionnaire — il leva une aile et pointa vers son propre poitrail avec la solennité d’un oracle antique, avant de se lancer dans un discours si déraisonnablement flamboyant qu’il mériterait d’être calligraphié sur du velin et rangé à côté des décrets les plus délurés de l’histoire.
Car Roudoudou, dans un souffle inspiré qui sentait la mélodie, m’annonça que, dans la noblesse oubliée de ses ancêtres — perroquets de cour, oiseaux de théâtre, grands siffleurs lyriques du XVIIIᵉ siècle — il était destiné, naturellement, irrévocablement, incontestablement, à devenir non seulement mon compagnon de voyage, non seulement mon conseiller dramaturgique non sollicité, mais aussi, et c’est là que mon âme bascula dans la stupeur : la muse lyrique officielle de toute création actuelle et future touchant de près ou de loin au sacré art de l’opéra.
Le tout prononcé avec un vibrato si prononcé que même Pavarotti, dans ses heures les plus élastiques, n’aurait pu atteindre cette amplitude-là.
Il ajouta — je dois le mentionner pour l’exactitude historique — qu’il réclamait désormais une loge personnelle au théâtre, avec miroir éclairé, quelques raisins blancs soigneusement épépinés, et la reconnaissance publique de son rôle essentiel dans l’élaboration de toute émotion dramatique susceptible de surgir sur un plateau.
Et bien qu’une part de moi — la part raisonnable, posée, civilisée, la part qui sait remplir un dossier administratif Erasmus+ sans trembler — ait souhaité immédiatement lui opposer la réalité, la logique et un rappel factuel concernant sa condition d’oiseau, une autre part — celle qui avait accepté depuis longtemps l’idée que la vie avec Roudoudou ne suivrait jamais les lois du commun — n’a pu s’empêcher de sourire devant l’ampleur démesurée de cette revendication. Car au fond, il y avait dans sa folie une sincérité bouleversante, une sorte de désir enfantin d’être reconnu, aimé, applaudi, peut-être même admiré.
Mais je devais me rendre au théâtre, et les chamailleries avec Roudoudou, même lorsqu’elles prenaient des allures de manifeste lyrique écrit par un perroquet mégalomane, ne pouvaient retarder ce moment sacré où le metteur en scène — Riccardo dans toute sa splendeur — entamerait sa journée de travail.
Je laissai donc Roudoudou à ses ambitions impériales et m’élançai vers le Teatro Fraschini. Et lorsque j’entrai dans la salle, encore enveloppée de cette lumière matinale qui glisse en douceur sur les dorures, j’eus droit à une vision flamboyante, presque fellinienne : Riccardo juché sur un immense escabeau, tel un dompteur de nuages, dirigeant les déplacements imaginaires, sculptant dans l’air les lignes invisibles d’une scène qui ne demandait qu’à naître.
Il avait cette allure que seuls possèdent les artistes inspirés, l’air à la fois perdu dans un rêve et parfaitement maître de l’instant, oscillant entre poésie et organisation militaire du plateau. Les solistes l’écoutaient bouche bée, comme si chaque geste, chaque mot contenaient une promesse de beauté, et je sentis, au creux de la poitrine, cette électricité unique qu’on ne trouve que dans les moments où la création commence réellement.
Et c’est là, dans ce silence suspendu, que je compris quelque chose que même Erasmus+, même l’immersion, même les cinq semaines en Italie n’auraient pas suffi à me révéler sans ce moment précis : l’opéra n’est pas seulement un art, ni même une discipline, ni même un métier — c’est un souffle. Un souffle que certains, rares, savent insuffler dans un plateau vide avec la même précision qu’un chef d’orchestre dans un orchestre, un souffle capable d’entraîner même un perroquet délirant dans un rêve plus grand que lui.
Roudoudou, du fond de la salle, surgit soudain sur un balcon, un raisin entre les serres, comme pour me signifier qu’il approuvait — ou qu’il revendiquait toute la paternité de ce moment, impossible à dire — mais pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas envie de protester.
Car au fond, dans cette lumière italienne, dans ce théâtre du XVIIIᵉ siècle, dans cette odeur de bois, de poussière d’or et de musique en devenir, même les revendications les plus farfelues d’un perroquet mégalomane semblaient parfaitement à leur place.
Et je sus que cet épisode — aussi fou soit-il — n’était qu’un prélude.
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