ÉPISODE 9 —VERTIGE À L’ITALIENNE
- 15 déc. 2025
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L'EPOPEA DELL''ERASMUS, UN CORSARO DI CARAVAGGIO II
Chronique de KRISTIAN FRÉDRIC
Octobre 2025
© Soolee
Lorsque je revins au présent, ce fut comme si une grande nappe de brume s’était déchirée autour de moi, laissant s’effondrer, dans un lent mouvement de draperie, les restes encore fumants de mon voyage temporel dans la Lombardie du XVIIIᵉ siècle. Le Teatro Fraschini moderne se reconstitua autour de moi par strates successives : la pierre polie, les moulures dorées, l’odeur délicatement poussiéreuse des tentures, le murmure du personnel technique déjà en train d’anticiper la répétition du jour. Et dans ce retour progressif à la réalité, je sentis une étrange légèreté, comme si un fragment de l’époque des bâtisseurs s’était accroché à ma veste, m’accordant une sorte d’élan ancien, une dignité un peu baroque dont je n’étais pas coutumier.
C’est alors qu’un frottement discret, un bruissement presque cérémonial, se glissa dans mon dos, évoquant le souvenir exact d’une époque où l’on sciait des poutres à la main et où les hommes parlaient bas pour ne pas effrayer les âmes en équilibre dans les cintres. Ce frottement, hélas, n’était pas celui d’un outil noble ou d’une relique historique revenue avec moi. C’était le retour de Roudoudou. Un Roudoudou massif, solennel, légèrement enflé d’un orgueil que seuls les perroquets ayant visité la charpente de plusieurs siècles peuvent arborer. Un Roudoudou surtout porteur d’une revendication nouvelle, et dont la profondeur semblait remonter à une lignée obscure datant du XVIIIᵉ siècle, exactement au moment où les bâtisseurs du Teatro Fraschini taillaient la pierre avec la même foi qu’un moine enlumineur.
Il s’était posté sur un coussin oublié dans un angle du foyer du théâtre, légèrement relevé comme un prélat prêt à énoncer une vérité religieuse. Ses plumes étaient gonflées d’une conviction telle qu’on devinait qu’il s’apprêtait à ressusciter une tradition oubliée de son peuple : celle du droit ancestral des perroquets de Lombardie à bénéficier d’une reconnaissance officielle pour services rendus à l’encouragement moral des ouvriers. Une tradition si nébuleuse qu’elle n’existait probablement que dans son imagination, mais qu’il brandissait comme un flambeau millénaire.
Son regard, brillant d’une fureur contenue, n’avait rien d’une plaisanterie. Il exigeait désormais, au nom de sa lignée « d’ornitho-inspirateurs des bâtisseurs », une réhabilitation symbolique : une forme d’hommage posthume, peut-être une stèle, peut-être un parchemin, peut-être une médaille en chocolat — peu lui importait, pourvu qu’on reconnaisse que les perroquets de son sang avaient soufflé dans les oreilles des hommes lorsqu’ils hissaient des colonnes, posaient des fresques ou redressaient des cintres impossibles. Ce droit intangible, qu’il présentait comme acquis par ses ancêtres, devenait subitement la raison de son existence même.
Il déploya alors toute la force de sa présence, et même sans parler, il imposait cette revendication avec tant de majesté usurpée qu’on eut dit la résurgence improbable d’un rituel très ancien, oublié, enfoui dans une bibliothèque monastique. Je perçus dans sa posture toute l’exagération sacrée des grands films d’époque, lorsque les figurants entrent dans la lumière comme si une prophétie les traversait. Il n’était plus un simple compagnon ailé, mais l’héritier d’une dynastie de perroquets bâtisseurs ayant, selon lui, soutenu moralement les travailleurs de Pavia, Cremona et Brescia, perchés dans les charpentes pour mieux siffler, à intervalles réguliers, des encouragements mélodiques.
Je tentai de faire abstraction de cette apparition quasi liturgique. Car au-delà de l’ampleur de ses revendications, la réalité m’appelait : la journée de répétition commençait. Et dans l’atmosphère vibrante du Teatro Fraschini, les artistes s’échauffaient, les techniciens installaient les repères au sol, les régisseurs déployaient leur calme orchestral. Je devais rejoindre la salle.
Je laissai Roudoudou à son indignation historique, non sans un certain pincement, car il faut reconnaître que la passion qu’il mettait dans ses revendications dépassait largement la simple logique. Pourtant, la scène m’appelait, et je ressentais cet appel comme un souffle ancien, une injonction invisible. Il y avait, ce jour-là, une énergie dans le théâtre, une pulsation presque tellurique. Quelque chose d’un cinéma italien en plein tournage, où les frontières entre le réel, le rêve et l’absurde se dissolvent dans un même mouvement.
Lorsque j’entrai dans la salle de répétition, je fus immédiatement saisi par la vision spectaculaire du metteur en scène juché sur un immense escabeau, véritable colosse d’aluminium, dressé avec la majesté branlante d’un mirador baroque. Il ne s’agissait pas d’un escabeau ordinaire, mais d’une structure héroïque, une tour improvisée, un promontoire digne d’un film de Fellini. De là-haut, il dominait la scène comme un prophète dirigeant un orchestre d’anges en retard. On aurait dit que tout le théâtre s’était mis en suspension pour contempler cette vision. Il levait les bras comme un maestro excentrique, comme si les gestes qu’il dessinait dans l’air pouvaient façonner des mondes invisibles. Et de cette hauteur improbable, il parvenait à transmettre une énergie magnétique aux chanteurs qui, sur le plateau, tentaient de suivre les intentions démesurées de cette mise en scène perchée entre le ciel et la rampe.
Le spectacle était total : la profondeur de champ de la salle, la poussière dans les rais de lumière, les regards concentrés des solistes, la poétique bousculée d’un metteur en scène qui appelait à lui les dieux du théâtre depuis son trône d’aluminium. Cela avait quelque chose d’un rêve de cinéma italien, un mélange sublime de grandeur, d’absurdité et d’humanité, une ode aux artistes qui s’époumonent pour créer de la beauté dans les limites du réel.
Je restai immobile un long moment, savourant la scène comme on contemple une fresque en mouvement. Cela me rappela ces images où Fellini transformait le chaos en poème, où Visconti caressait la poussière des décors pour en faire de la mémoire pure, où De Sica trouvait dans la moindre maladresse humaine une vérité délicieuse.
Tout en observant, je sentis que la revendication de Roudoudou perdait peu à peu de sa puissance dramatique. Comme si la grandeur tragico-burlesque du moment écrasait son agitation ancestrale… ou suspendait simplement le temps.
Car à cet instant précis, rien n’existait plus que la scène, l’escabeau monumental, et le geste d’un metteur en scène qui, du haut de son étrange promontoire, donnait l’impression d’appeler l’inspiration à descendre d’un balcon céleste.
Et moi, dans ce théâtre, je retrouvais enfin ce sentiment pur : celui d’être exactement à ma place, porté par l’histoire, la création, la folie douce du spectacle vivant — et par l’Italie, qui transforme tout en épopée.
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